
Cela ressemble au début d’un sketch de Dieudonné ! Sur le papier la situation fait déjà sourire : un afrikaner de 47 ans- qui se proclame anti raciste bien sûr c’est plus cocasse- décide de mettre en scène des « zoos humains » avec des acteurs Noirs.
Ceux-ci sont enchaînés et muets pour dénoncer les « atrocités commises en Afrique » et « interroger les politiques actuelles envers les immigrés » . Un peu trop gros ? Il y a mieux : les Noirs qui manifestent contre cette « expo » se font rosser par les forces de l’ordre et sont taxés d’extrémistes et d’obscurantistes. Depuis plus d’une semaine « grâce » à Brett Bailey cet humour noir est devenu une réalité.
Tout a commencé jeudi dernier lors de la première d’Exhibit B au Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis. Très vite il y a eu des échauds fourrés entre les manifestants venus exprimer leurs désaccords et des policiers en civils grossièrement déguisés en anti-fa. Une amie présente sur les lieux m’a relaté à chaud au téléphone furieuse et choquée la violence des policiers. Ce n’était plus une pétition pour l’interdiction de l’exposition (que je n’avais pas signé) ou quelques posts sur Facebook. Là cela m’a directement touché. Un peu sonné, j’ai raccroché penaud puis je me suis repris. Une partie de moi voulait malgré tout encore y croire. Vendredi 29 novembre, une rencontre publique devait se tenir au TGP à 19h30. Parfait. J’avais pris soin de m’inscrire plusieurs jours auparavant puis le jour-J deux heures avant le rendez-vous un mail tombe : « les groupes extrémistes qui ont pris la main des manifestations ont clairement montré qu’ils empêchaient par leur violence la prise de parole des personnes souhaitant exprimer leurs différents points de vue et qui étaient invitées à une rencontre publique à 19h30 au TGP. » Bon. Je rentre chez moi. Ce soir là, la même amie est moins virulente au téléphone. Elle m’envoie simplement une vidéo où l’on peut voir des policiers en civils qui insultent et brutalisent des femmes et des CRS qui chargent des citoyens.
Après la honte, puis la colère ma décision était prise : je devais me rendre sur place.
Cette vidéo et le témoignage ne correspond pas à ce que j’ai lu dans la presse la semaine passée. Ils parlent tous d’une employée du TGP « rudoyée » et d’une porte en verre brisée. Par contre aucune trace des violences faites aux manifestants pour la plupart pacifiques. Au contraire cette grande presse est quasi unanime pour décrire cette « installation-parcours antiraciste » de l’artiste sud-africain Brett Bailey. Seul l’Huma émettait des réserves et – oh miracle- hier Libé s’est interrogé sur le bien fondé de cette exposition. Par contre peu de journalistes ont relevé que le travail de Monsieur Bailey s’inspire de l’œuvre Colored Museum de l’ auteur Afro-Américain Georges C. Wolfe sorti en 1986. Beaucoup oublient aussi de noter que TGP a mis des semaines à accepter de donner la parole aux représentants des signataires de cette pétition qui compte aujourd’hui 23000 signatures plus la mienne ! Enfin, il reste des questions essentielles. Utiliser pour une œuvre d’art comme matière première une histoire aussi lourde de frustrations et de douleurs ne demande-t-il pas des précautions supplémentaires ? Représenter l’humiliation n’est-elle pas aussi la reproduire ? Est-ce habile de dénoncer la chosification qu’ont subi les Noirs dans l’histoire avec des acteurs passifs, sans paroles, sans action ? Quid de la place du colonisateur et du négrier dans cette exposition ? Cette exposition pose problème en France et en Angleterre deux grands pays d’Europe avec un lourd passé colonial. Est-ce vraiment une coïncidence ? Enfin comme le notait dimanche soir l’auteur Claude Ribbe comment ne pas s’étonner que pour autoriser ‘un spectacle anti-raciste il faille matraquer trois jours d’affilés ceux que ce spectacle est sensé réhabiliter ?
J´ai donc voulu en avoir le cœur net samedi dernier. A Saint-Denis, aux abords du théâtre Gérard-Philippe, les rues sont bouclées. je compte dix cars de CRS, je vois des rangées de Robocops et le parvis recouvert de barrières : incroyable. Sur place je reconnais quelques amis, des camarades journalistes, les membres de la Brigade Anti-Negrophobie… En tout une petite centaine de personnes. Pendant quelques minutes je me place face au théâtre. J’observe les CRS garder les trois grandes lettres T, G et P rouge et froides sur la façade du théâtre. Les barrières nous séparent de quelques mètres mais je vois dans leurs regards vides et déterminés que nous sommes à des années lumières. Cela fait peur. Une manifestante assez virulente prends à parti trois CRS Noirs. Elle se moque d’eux et les provoque. Je grimace. Ça fait rire la petite foule. Quelques CRS blancs rient aussi. Je ris jaune. Ces trois pauvres diables comme les artistes qui sont employés par Brett Bailey d’ailleurs ne font que leur travail. Enchaînés au système parfois à l’insu de leur plein gré comme disait le poète Virenque… Après une petite heure je suis parti. Même pas une heure après les manifestants étaient de nouveaux gazés…
Ce dimanche au Théâtre 104 ce « spectacle » va reprendre. La Maire de Paris et la Ministre de la Culture l’ont réaffirmé haut et fort. L’état français et ses petites officines (Licra, Mrap…) font la sourde oreille au nom de la sacro-sainte liberté d’expression. Plus de 20 000 personnes ont signé la pétition, des centaines de gens ont manifesté mais cela n’a aucune valeur.
N’y a-t-il pas assez d’éléments qui permettent au moins une discussion ? Cela ne semble pas être le point fort de monsieur Bailey.
Le communiqué alambiqué indigeste et condescendant après l’annulation de son cirque fin septembre à Londres montre en filigrane le vrai visage de ce grand humaniste. En résumé, il veut bien admettre que la majorité des gens qui a manifesté à Londres soit « bien intentionnés« . Trop aimable bwana. Par contre ils ont été selon lui « induits en erreur par des extrémistes. » . C’est pourtant évident : ces pauvres bougres ne peuvent pas réfléchir tout seuls.
Un pays des droits de l’homme sourd, un anti- raciste afrikaner arrogant et des manifestants privés de parole et qui se font rosser au nom de la liberté d’expression. Je pense que même Dieudonné n’aurait pas osé présenter un sketch aussi farfelu.
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