
Le 12 septembre dernier, le réalisateur Thibaut de Longeville a dévoilé un documentaire en six volets sur DJ Mehdi. On ne m’a rien demandé mais je vais malgré cela vous donner 5 bonnes raisons de regarder ce documentaire. Sit Back. Relax
- Ce documentaire parle « d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître »

Le premier épisode nous plonge au début des années 90. Pas de réseaux sociaux, de téléphones portables, ni de chaînes continues de (dés)information ou encore de plateformes de streaming. Le monde est complètement différent. Le climat social aussi. Quoique…
En 1989, le pays s’embrase lorsque deux élèves sont exclues de leur collège à Creil parce qu’elles refusent d’enlever leur voile islamique. L’année 1991, des émeutes de jeunes vont éclater dans différentes villes. À Sartrouville, Djamel Chettouh, 18 ans, est abattu dans un centre commercial par un agent de sécurité. En mai, à Mantes-la-Jolie, Aïssa Ihiche, 18 ans, meurt au cours d’une garde à vue. Enfin, en juin, toujours à Mantes-la-Jolie, Youssef Khaïf, 23 ans, est tué d’une balle dans la nuque par un policier.
Au niveau de la politique, Jean-Marie Le Pen est l’épouvantail qui, à cause de ses outrances verbales (pudiquement appelées « dérapages »), effraie encore les braves gens. Mais dès 1988, l’alors très à droite ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, dans une interview, préconise une alliance avec l’extrême droite, déclarant que « le FN se réclame des mêmes préoccupations, des mêmes valeurs que la majorité ».
La musique ? La variété française tient le haut de l’affiche avec les Bruel, Goldman, Souchon, Cabrel, Renaud, Pagny, Obispo… La radio « première sur le rap » n’a pas encore changé de format. Ils ne le feront qu’en 1996 par opportunisme lorsque la Loi Toubon sur les quotas impose aux radios privées de diffuser un minimum de 40 % de chansons d’expression française.






Le rap ? La mode à l’époque est aux messages forts. Aux US, Public Enemy, NWA, KRS 1 et en France Assassin, Ministère A.M.E.R, NTM et IAM sont les fers de lance du genre. À l’époque, on ne prend pas le micro pour « l’énergie », la « vibe » ou le « délire ». DJ Mehdi, Kery James, Teddy Corona, Rocco et Jessy Money estimaient qu’ils devaient porter un message et être sans concession : tant sur le fond que sur la forme. On le voit aussi (c’est tellement gros que l’on dirait une caricature) dans le docu que leurs producteurs qui voulaient faire un Kris Kross français sont mécontents. Dans le premier épisode, Thibaut de Longeville, le réalisateur, n’a pas besoin d’en faire des tonnes. Les images d’archives (un mélange d’EPK et des premières interviews du groupe) dépeignent des enfants, sérieux, éloquents et déjà très investis. Ils sont le pur produit de leur époque.
2. La musique de DJ Mehdi (et Rohff)

Je serai un fieffé menteur si j’écrivais que je suis incollable sur la discographie de DJ Mehdi. Je connaissais évidemment son travail avec Ideal J. J’aimais bien O’Riginal Mc’s et comme (presque) tout le monde, je me suis pris l’album Le Combat Continue. (Petit rappel pas inutile : le classique Hardcore a été produit par le sous-estimé Delta.) Je savais que Mehdi était l’architecte derrière le premier album du 113. Grâce à des séquences musicales où je me suis régalé, le réalisateur reproduit très bien la minutie et le brio des compositions de Mehdi.
Autre Moment Of Clarity (comme disait Jay-Z) je suis entré dans l’univers de DJ Mehdi avec Rohff. C’est ennuyeux parce que dés la sortie du docu, le MC de Vitry a balancé sur les réseaux tout le mal qu’il en pensait mais j’assume. J’avais en vinyl de son tout premier titre composé par Mehdi : Appelle Moi Rohff. Le sample de bossa nova, les scratchs au début du titre, la basse groovy, le refrain chanté…. J’adorais. Ensuite, deux ans plus tard sur le titre Ssem encore avec Rohff, la prod de Mehdi est pour moi exceptionnelle. Une boucle discrète accompagné d’un saxo lumineux qui font le parfait contre poids avec la voix sombre de Housni alias Rohff. Enfin, je dois être aussi le seul avoir apprécié son projet The Story Of Espion. North Star, Breakaway et le titre avec Rim K et Lil Dap de Group Home étaient des ovnis pour la scène de l’époque. Moi, ces petites incursions dans l’éléctro ne me dérangeaient pas (en Belgique dans ma jeunesse on en écoutait malgré nous beaucoup) et surtout il y avait toujours du groove. C’est d’ailleurs à cette époque, vers 2002, que j’ai croisé Mehdi pour la première fois. C’était un mercredi soir tard la nuit dans l’émission Couvre Feu de Jacky et Lord Issa. Je lui avais simplement dit que j’avais adoré la collab Rimk et Lil Dap.

Fast forward à notre seule interview. 2005. J’étais à l’époque pigiste chez Rap Mag, Toute la rédaction travaillait sur le numéro spécial Rohff. (Oui, encore lui…) Déjà à l’époque j’avais presque convaincu le rédac’ chef (mon compadre Vincent Berthe) que le compositeur qui avait donné les meilleures prods à Rohff était DJ Mehdi. L’interview s’est faite au téléphone. Toujours bienveillant, jamais condescendant (malgré son talent et son expérience) Mehdi a pris le temps. Durant dix sept minutes il m’a expliqué sa rencontre avec Housni (à l’époque danseur), ses points forts (« excellent rappeur technique ») et une capacité à assimiler très vite. Durant cet entretien par exemple Mehdi m’avait même confié que un moment il « galérait sur la ligne de basse de du titre 113 Fout La Merde« . C’est Rohff qui serait passé derrière la MPC pour la jouer avec les pads. « Je ne sais pas s’il s’en souvient, ça a duré quelques minutes. Je l’ai rejoué après mais c’était comme ça à l’époque nous étions tous toujours ensemble. »
Dans DJ Mehdi Made In France on retrouve tout cela. L’érudition pour parler de musique et un regard toujours passionné et passionnant sur le Hip-Hop.
3. Kery et Mehdi till Infinity
Deux choses. Un : la Mafia K’1 Fry est un collectif qui a marqué à jamais le rap hexagonal. Deux : Ideal J a sa place dans le panthéon du rap français. Cela ne se discute même pas. En regardant DJ Mehdi : Made In France on se rend compte à quel point Kery et Mehdi étaient le parfait binôme. Ils étaient deux enfants surdoués du Hip-Hop. Leur précocité dans leurs domaines respectifs (les textes et les prods) est vraiment bluffante. Dans le docu Kery James revient sur cette complicité qui dépassait la musique : « les seuls moments où j’étais vraiment moi-même, c’était quand j’étais avec DJ Mehdi. » On voit qu’ils se sont toujours compris et quand cela n’a plus été le cas (notamment le choix de Kery d’arrêter la musique) il y a toujours eu du respect. Pour « DJ Mehdi : Made in France », Thibaut de Longeville est parvenu à travers des archives et les entretiens avec Kery à capturer cette belle relation.
4. Thibaut de Longeville est un vrai « Hip-Hop head ».

La première fois que j’ai vu Thibaut (j’en ai déjà parlé ICI) c’était à la télévision. Début des années 90, je suis en Belgique à Bruxelles. Comme tous les samedis après-midi, je regarde religieusement l’émission Yo MTV Raps. Ce jour-là, le présentateur Fab Five Freddy est à Paris pour le tournage du clip Le Bien Le Mal de MC Solaar et Guru de Gang Starr. Durant l’émission, Freddy interviewe un jeune homme sur le set. Le crâne luisant comme Onyx, Ray-Ban sur le nez et surtout qui parle un anglais presque sans accent avec beaucoup d’aplomb : Thibaut.

Il y a quelques mois à Cannes (Et ouais!) j’ai partagé ce souvenir avec lui. Il m’a expliqué qu’à l’époque 1993 il bossait déjà sur le plateau comme assistant car il était « le seul qui connaissait le rap ». Ce franco-sénégalais (il a grandi à Dakar jusqu’à ses quatorze ans) volubile et brillant ne fait pas l’unanimité (comme beaucoup de OG’s ) mais laissons lui une chose : il est hip-hop jusqu’à la moëlle. Thibaut aime et surtout à une connaissance encyclopédique de cette culture et de ces acteurs. Par exemple lorsqu’il « name drop » ce n’est pas pour faire le beau. Nas, Questlove des Roots, le regretté DJ Clark Kent (le DJ qui a entre autres découvert Jay-Z) , Connie Orlando la directrice des programmes de BET….. Il a soit collaboré de manière proche avec eux ou ce sont devenus des amis.
En France, Thibaut a également accompli beaucoup de choses. Il a entre autres travaillé avec le Secteur Ä (un temps co-manager du Ministère A.M.E.R), a participé à la DA de Opera Puccino de Oxmo et avec son agence 360 Creative a réalisé de nombreuses pochettes d’albums. Oh oui et depuis plusieurs années monsieur De Longeville cornaque la plus grande compétition de street basketball au monde : le Quai 54.
L’étape importante de sa carrière sera en 2005 la sortie de son premier docu sur les sneakers : Just For Kicks. C’est là où il est le plus fort : documenter notre culture. Sur DJ Mehdi. Made in France on sent tout son « background » Hip-Hop dans la forme (les effets de montages par exemple) et surtout bien sûr dans le fond. Que ce soit le propos politique (comme évoqué dans le premier point) ou l’explication détaillée du processus créatif de DJ Mehdi. C’est souvent ce qui manque dans les docus sur notre culture. Au delà de tout cela, Thibaut prévient dès les premières images : Mehdi Faveris-Essadi était son meilleur ami. Ce documentaire en six épisodes est aussi un magnifique témoignage pour que l’on respecte à sa juste valeur le talent de son frère disparu.
5. Un génie ?

J’ai toujours eu du mal avec ce terme. Disons qu’il était très doué. Au delà des étiquettes que lui même détestait une est indéniable : Hip-Hop. C’est très bien raconté dans le docu, dés ses débuts il était complètement immergé dans cette culture qu’il connaissait sur le bout des ongles. Oui, le « DJ » dans son nom de scène n’était pas usurpé. Réécoutez par exemple l’énorme Ouais Gros de 113 (en plus du sample de Kraftwerk) dans le pont, Mehdi exécute des scratches avec brio.
Ensuite, lorsqu’il va se lancer dans sa carrière solo et s’éloignera du rap il fera toujours des références appuyées à la culture Hip-Hop (comme inviter l’immense graffeur Futura dans Breakaway son premier single ou un breaker dans le clip I Am Somebody . En y réfléchissant bien avec son nouveau statut de DJ qui captive la foule Mehdi renouait avec la genèse du Hip-Hop où le DJ était la star de la block party et le MC venait au second plan.
Enfin, selon moi, parce que cette culture s’inspire de tellement de choses, lorsqu’on est Hip-Hop on est curieux. Mehdi l’était. Durant sa vie il a cultivé une passion pour la soul, les Beatles et Led Zeppellin, citait Scorcese dans ses interviews, a vénéré DJ Premier , travaillé avec Karlito de la Mafia K’1 Fry, supervisé la DA du groupe Justice…. Cette curiosité, cette éclectisme, cette ouverture d’esprit c’est Hip-Hop. En définitive, seul Thibaut de Longeville, animé par cette « fibre Hip-Hop » pouvait témoigner sur ce talent Hip-Hop Made In France.

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