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Comprendre LA « GUERRE DES DIASPORAS » (Pt 1)

« Diaspora » ! Un mot aux échos multiples, qui évoque autant l’exil que la résilience, la dispersion et malheureusement des conflits dans la « communauté » afro . Dans cette première partie je propose des éléments pour tenter de définir précisément le concept de « diaspora« . On ne m’a rien demandé mais je vous donne quand même mon avis.

Commençons par un peu d’étymologie. « Diaspora » vient du grec ancien « sporá » qui signifie dispersion ou dissémination. La notion de « diaspora » désignait la migration de savants grecs expatriés, diffusant à travers le monde la culture hellénique. Le terme a ensuite été utilisé dans la tradition biblique pour désigner la « dispersion des Juifs » et enfin parler des peuples ne disposant plus de territoire national autonome, comme les Palestiniens ou les Kurdes. Depuis les années 1980, le terme « diaspora » est utilisé pour nommer les communautés nationales migrantes en interaction entre elles et avec le pays d’origine. Dans ce post je vais explorer uniquement la diaspora africaine.

Séparons cette diaspora africaine en trois grandes familles. D’abord, les populations africaines constituées par le phénomène d’émigration. Cette population est marquée par plusieurs générations et des identités et nationalités « biculturelles » qui varient selon les pays d’accueil. Ici, nous nous limiterons uniquement à celui que je connais le mieux : la France. Malheureusement, dans notre beau pays, il n’y a pas de statistiques sur les races et les origines, mais on en reparlera dans un autre post….

LES AFRO ARABES

La diaspora afro-arabe désigne les populations d’ascendance subsaharienne établies dans le monde arabe. Yémen, Arabie Saoudite (par exemple dans une étude de 2007 l’organisme américain NIL recense 7% de la population avec des origines subsahariennes) , à Oman et au Qatar, mais aussi dans des pays tels que la Syrie et même la Palestine.

Aujourd’hui, leur héritage, marqué par les influences africaines, se reflète dans la musique, la cuisine et les traditions religieuses. Cependant cette diaspora fait souvent face à des défis liés à la discrimination et à la marginalisation socio-économique. Traduction ? Ils sont mis à l’écart. Selon des études anthropologiques, notamment du livre sur la diaspora africaine en terre d’Islam du professeur John Hunwick, leur histoire témoigne d’ « échanges complexes » entre l’Afrique et le monde arabe. Bel euphémisme pour parler de l’esclavage….

Pendant plus de mille ans (autour du VIIᵉ siècle pour les débuts, puis une expansion significative à partir du IXᵉ siècle.) des millions d’Africains ont été capturés, transportés par le désert du Sahara ou la mer Rouge puis vendus pour bâtir ou servir dans les sociétés arabes. Notez que les dogmes de fraternité et d’égalité islamique n’ont jamais arrêté ce juteux business …. Pas de jaloux hein, plus tard l’église catholique a elle aussi pudiquement fermé les yeux en validant l’esclavage puis la colonisation. Quelle coïncidence…

LES AFRO BRESILIENS

Le Brésil abrite la plus importante diaspora africaine hors du continent africain. Selon une étude de 2022 de l’institut brésilien de géographie et de statistique près de 55,6 % des Brésiliens s’identifient comme  » brown » et « black » c’est à dire métis et/ou Noirs. Pourtant, malgré des progrès indéniables, les Afro-Brésiliens (à quelques exceptions prés comme par exemple la première femme sénatrice noire Benedita Da Silva) continuent de se heurter à des inégalités tenaces. Par exemple le Brésil n’a pas encore eu de président noir ni de candidat noir parvenu jusqu’au scrutin final. Il y a dix ans Joaquim Barbosa, un homme Noir, président de la Cour Suprême du Bresil et candidat à la grande fonction dénonçait dans une interview sur RFI un « racisme latent » dans son pays. Face à ces défis, des mouvements engagés comme le Movimento Negro ( la plus grande organisation noire d’ Amérique latine) se mobilisent sans relâche pour revendiquer la reconnaissance et l’égalité des droits.

LES AFRO CARAÏBEENS

Ils sont les descendants des millions d’Africains déportés vers les colonies européennes des Caraïbes, réduits en esclavage dans les plantations de canne à sucre, de café et de coton. D’après les dernières estimations démographiques, la population d’ascendance africaine dans les Caraïbes (au sens géographique strict : Haïti, Jamaïque, Cuba, Porto Rico, République Dominicaine, la Martinique, la Guadeloupe, Trinité-et-Tobago et la Barbade) s’élève à environ 25-30 millions de personnes.  Leur héritage ? Langues créoles, spiritualités vibrantes (du vaudou haïtien aux cultes yorubas) et rythmes musicaux qui ont irrigué l’âme caribéenne. Reste le cas épineux des Caraïbes françaises. Là bas l’esclavage ne fut pas un oubli passager mais un pilier économique assumé. Entre 1635 et 1789 environ 700 000 Africains ont été déportés vers les colonies françaises de Martinique, Guadeloupe et de la grande colonie de l’époque, Saint‑Domingue. Ses îles paradisiaques furent dotées du fameux Code Noir en 1685, qui considérait les êtres humains comme des « meubles ». Après une première abolition en 1794 suivie d’un rétablissement en 1802, ce n’est que le 27 avril 1848 que l’esclavage est définitivement aboli dans les colonies françaises. Depuis la situation reste « compliquée » : je reviendrai là dessus dans un prochain post.

LES AFRO AMERICAINS

Août 1619. Old Point Comfort, en Virginie. C’est dans cette charmante colonie anglaise que les premiers Africains ont posé leurs pieds enchaînés sur ce qui allait devenir les États-Unis. Capturés en Angola, selon l’historienne Kelley Fanto, ces hommes et femmes ont été entassés dans les cales d’un navire portugais, avant d’être interceptés par un corsaire anglais, le White Lion. ça ne s’invente pas. Ce système allait perdurer pendant plus de deux siècles et demi. Deux cent quarante-six ans, pour être précis, jusqu’à ce que l’abolition de l’esclavage soit enfin proclamée en 1865.

Aujourd’hui, selon les estimations du Pew Research Center (un think thank américain) en 2023, environ 48,3 millions de personnes se sont identifiées comme étant noires. Ils représentaient 14,4 % de la population du pays. Pour cette année, une autre source, blackdemographics.com (site très sérieux créé par Akiim DeShay en 2007) estimait ce 30 juin une population noire totale de 51,6 millions aux États-Unis.

Mon ressenti est que la diaspora noire américaine joue un rôle de locomotive pour la diaspora africaine. Bien sûr, je ne minimise en aucun cas le combat héroïque (et la victoire) des anciens esclaves haïtiens. Je n’oublie pas Sekou Touré, Patrice Lumumba, Ruben Um Nyobe, Kwame Nrumah, Nelson Mandela et autres pères des révolutions africaines. Je ne renie pas non plus le génie des martiniquais Aimé Césaire ou Frantz Fanon qui ont défini notre compréhension de l’identité noire. Et comment ne pas saluer l’incroyable vitalité des Afro-Brésiliens, qui ont transformé leur héritage en une culture vibrante, ou la résilience des Afro-Arabes, qui évoluent tiraillés entre leur foi et leur identité ? Il n’y a pas de compétition ici, juste une observation. Oui, chaque branche de la diaspora africaine et bien entendu l’Afrique mérite son propre respect et sa propre reconnaissance.

Mais pour moi, un afro- européen (et oui!) la diaspora noire américaine, avec son influence culturelle et politique, a été une véritable force d’inspiration. Je rappelle que cette émancipation ne s’est pas faite en un claquement de doigts. Derrière les grands noms comme Frederick Douglass, Martin Luther King, Malcolm X, Rosa Parks, Angela Davis, Fred Hampton, Huey P. Newton, Bobby Seale… il y a des millions d’hommes – et surtout de femmes – anonymes, qui ont combattu, subi les pires violences et parfois payé de leur vie.

Je rappelle aussi que ce combat n’est pas fini, comme je l’avais écrit ICI. Depuis la fin des mouvements civiques (Civil Rights Act de 1964, Voting Rights Act de 1965, Civil Rights Act de 1968) la communauté afro-américaine développe un réflexe quasi pavlovien depuis plus de cinquante ans : face à chaque situation traumatisante, elle descend dans la rue. Après la mort de Martin Luther King en 1968, lors de la crise des bus scolaires à Boston au milieu des années 70, durant les émeutes de Miami en 1980 après la mort d’Arthur McDuffie , en 1991 après le passage à tabac de Rodney King à Los Angeles, à Cincinatti en 2001, suite à la mort de Timothy Thomas assassiné par des policiers, en 2009 à Oakland après la mort d’Oscar Grant, Trayvon Martin en 2012, Georges Floyd en 2020… Presque tous les dix ans, ça explose.

Et oui, malgré leurs immenses progrès et leurs nombreux accomplissements, le cauchemar américain demeure une réalité pour eux. En cela, les Afro Américains partagent malheureusement encore le sort des autres diasporas africaines. Malgré les océans et les centaines d’années qui les séparent ils ont finalement tous les mêmes conditions : ce sont des citoyens de seconde zone.

C’est entre autres pour cette raison qu’il ne devrait jamais exister de « guerre » entre les diasporas. Pourquoi s’entredéchirer pour des broutilles ? Pourquoi tant d’incompréhension, d’ignorance, quand l’adversité nous unit déjà si bien ? J’expliquerai plus longuement ce point dans la deuxième partie.

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