Mercredi 7 février 2024 durant leur hymne lors de la demi-finale de la CAN 2024, les Léopards, les joueurs de la sélection congolaise, ont mis la main sur la bouche et mimé un pistolet pointé sur leur tempe. Une manière d’interpeller la communauté internationale sur la situation dans l’est de leur pays, où la guerre fait rage. 10 points pour comprendre ce qui se passe dans le deuxième plus vaste pays d’Afrique.
- LA GENESE.
Un peu d’histoire. Lors de la conférence de Berlin en 1885, une des rares parties de l’Afrique où les frontières n’ont pas été redessinées à la serpe est la région des Grands Lacs. On parle du Kivu (au Congo RDC), le Rwanda, le Burundi et l’Ouganda. Le point « négatif » ? Ces frontières restées naturelles sont très poreuses. Le Kivu, un territoire grand comme quatre fois la Belgique, ressemble aux pays d’origine des voisins avec une culture commune de la vache et du bananier, des langues et des traditions proches.
La plupart du temps les échanges (migrations et installations) dans cette région se passaient sans heurts mais cela a aussi créer des animosités, des contentieux, des tensions mais jamais ce que cette région allait vivre au début des années 90… Juillet 1994. En quatre jours, 1,5 million de Hutus rwandais convergent vers la ville frontalière de Goma de l’alors Zaïre. Ils fuient les conséquences du génocide des Tutsis. Si certains d’entre eux (militaires et dignitaires Hutus) ont provoqué cette tragédie beaucoup de civils seront des victimes collatérales.
Selon l’universitaire et diplomate Pierre Jacquemot « Sous prétexte que ces derniers préparaient une invasion, la nouvelle armée rwandaise de Paul Kagamé fut convaincue de la nécessité de défendre l’intégrité territoriale du pays en occupant la partie orientale du Zaïre. »
2. LE KIVU ?

«Demandez à un Occidental où se situe le Kivu, il hochera la tête avec un sourire d’ignorance» écrivait le romancier britannique John Le Carré dans son roman « Chant de la mission ». «Demandez à un Africain, il vous répondra : « Au paradis », et c’est vrai», avant d’évoquer «une terre de lacs brumeux, de monts volcaniques, de verts pâturages». Le Kivu dont les trois subdivisions ont été érigées en provinces en 1988 : Nord-Kivu (chef-lieu : Goma), Sud-Kivu (chef-lieu : Bukavu), Maniema (chef-lieu : Kindu), soit un espace de 320 000 km2 qui borde les rives du lac éponyme - possède des paysages à couper le souffle. La vraie richesse du Kivu reste ses environ 13 millions d’habitants qui depuis 30 ans ne connaissent plus la paix.
3. LA PROVINCE DE L’ITURI
L’ Ituri une province au nord est du Congo. Une superficie de 65 000 km2 (plus de deux fois la Belgique), une population estimée à plus de 4 000 000 d’habitants partagés entre la rivalité meurtrière entre les Hema et les Lendu. Ainsi selon le chercheur Thierry Vircoulon « à partir de 2001, les affrontements entre Lendu et Hema se produisaient quotidiennement dans les deux territoires centraux du district, entraînant dans leur sillage de violence d’autres ethnies comme les Bira et les Alur. En effet, l’Ituri compte 18 ethnies et la plupart d’entre elles ne sont pas impliquées dans le conflit Hema/Lendu, sauf à titre de victimes. » Juxtaposez à cela (au sinon ce serait trop simple) au moins sept milices comme par exemple les ADF ((affiliés au groupe Etat islamique) qui se déchirent. Cela a conduit selon les Nations unies, à 1,7 million de personnes déplacées en Ituri.
4. LES (VRAIES) CAUSES DU CONFLIT.

Ces deux régions sont extrêmement riches en ressources naturelles. Au Ituri il y a des produits agropastoraux, du bois, du café, de l’or et même du pétrole…. Au Kivu, le « paradis », le sous-sol est une véritable caverne d’Ali Baba : cassitérite (minerai d’oxyde d’étain) or, cobalt, rubis et des pierres semi-précieuses. Mais surtout on y trouve un métal très recherché : le colombo-tantalite appelé également coltan. Ce métal est utilisé dans l’industrie aérospatiale et l’électronique pour fabriquer les condensateurs et les transistors, composants essentiels pour l’armement, l’aérospatial et tous les récepteurs, téléphones portables, ordinateurs… La production congolaise, de l’ordre de 1 500 à 1800 tonnes, représente seulement 15 % du total mondial, assez loin derrière l’Australie et le Brésil. Si ces deux pays exportent davantage, les réserves en minerai de coltan au Congo RDC sont estimées à 450 000 tonnes, soit 80 % des réserves mondiales connues.
5. « PERSONNE N’EN PARLE ?«



Une rapide recherche sur Google permet de trouver beaucoup de littérature, autant sur le Congo que sur la région des Grands Lacs. Il y a bien évidemment des sources belges (passé colonial oblige) mais aussi de nombreuses études et documents anglo saxons très détaillés. Au niveau des sources africaines elles viennent principalement de brillants universitaires ou membres d’ONG congolais. Enfin, la plupart des articles de presse que j’ai pu consulter étaient dans l’actualité brûlante et manquaient donc du recul nécessaire à une vraie analyse. Depuis le début des voix locales s’élèvent contre l’agression rwandaise et les conséquences subies par les congolais de l’est. Par exemple Monseigneur Melchisédech Sikuli Paluku, le troisième évêque de Butembo-Beni dans le Kivu dénonce depuis 25 ans les conditions de ses ouailles.
On « en parle » même à Hollywood. Par exemple depuis 2007, l’acteur américain Ben Affleck (2 Oscars à la ceinture quand même) est sérieusement impliqué. Après avoir financé un documentaire baptisé Gimme Shelter, l’acteur a décidé de fonder sa propre association, Eastern Congo Initiative, pour récolter des fonds afin de venir en aide aux victimes de viols et de violences sexuelles. En 2012 l’acteur a même plaidé devant le Congrès américain pour que les US soutiennent l’ONU en RDC afin de mieux protéger les civils contre la violence.
En 2012, le quotidien français le Monde s’est fendu d’une tribune avec un titre coup de poing : « Au Kivu, on viole et massacre dans le silence » signée (entre autres) par les feux Muhammad Ali, Jacques Chirac et Robert Badinter. Enfin, quel meilleur porte voix qu’un lauréat d’un Prix Nobel de la Paix ? En 2018 le comité Nobel annonçait l’attribution du prix au docteur congolais Denis Mukwege. Au sein de l’hôpital Panzi, le chirurgien et gynécologue a créé un modèle de prise en charge globale des victimes, associant assistance médicale, psychologique, socio-économique et juridique. Son vibrant discours (regardez-le ICI) était on ne peut plus clair pour décrire la situation au Congo.
Une tribune dans Le Monde, un évêque, un Prix Nobel, une star d’ Hollywood et des milliers d’articles et de livres ne sont donc pas suffisants ? Dans la série culte The Wire le personnage Lester Freamon explique son raisonnement pour démanteler le trafic de drogue. « You follow drugs, you get drug addicts and drug dealers. But you start to follow the money, and you don’t know where the fuck it’s gonna take you. » Selon moi, c’est la même chose avec le trafic et l’exploitation des richesses congolaises. En 2008, L’Observatoire de Ressource pour l’Afrique Australe (Africa Resources Watch) a publié la liste des entreprises impliquées dans le trafic du coltan dans les Kivus. Leurs nationalités ? Britanniques, belges, américaines, suisses, russes, malaisiennes, kazakhes, chinoises et même deux de Saint Kitts ! (Consultez-le ICI) Qui sont les dirigeants de ces entreprises ? Qui sont leurs clients ? Là, ça devient vraiment intéressant et selon moi plus efficace que les sempiternelles images d’enfants réfugiés affamés.
6. QUATRE DIRIGEANTS depuis 1960




Les dirigeants congolais ne sont pas exempts de reproches. Inutile de remonter à la colonisation mais on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la trajectoire du Congo si le Premier ministre démocratiquement élu Patrice Lumumba n’avait pas été assassiné en 1961.
Au lieu de cela pendant plus de 30 ans (de 1965 à 1997) Joseph-Désiré Mobutu, cornaqué par l’Occident va régner d’une main de fer sur l’ancien Congo belge, rebaptisé Zaïre. L’ancien aide de camp de Lumumba (et oui…) auto proclamé maréchal va imposer une vraie dictature, institutionnaliser la corruption et le pillage éhonté des richesses nationales.
1996-1997 lâché par ses soutiens occidentaux, affaibli par la maladie, Mobutu en fin de règne va précipiter le Congo dans un chaos qui facilitera grandement la marche victorieuse de Laurent-Désiré Kabila. Cet ancien maquisard (selon la biographie Che Guevara il « préférait plutôt fréquenter les bars que la ligne de front« ) va accélérer la chute du Congo. Il va évidemment poursuivre les pratiques de prédation de Mobutu. Le plus grave selon moi est qu’il a fait entrer les loups dans la bergerie en s’appuyant sur le Rwanda et l’Ouganda. Lorsque la mainmise rwandaise et ougandaise se fera trop pressante, le roitelet tentera d’autres alliances régionales (avec notamment le Zimbabwe et la Namibie) en bradant les richesses du pays.
Presque cinq ans après 16 janvier 2001, dans des circonstances plus que floues Laurent-Désiré Kabila est assassiné (écoutez le podcast bien détaillé sur ce sujet ICI), dans sa résidence du Palais de Marbre, à Kinshasa. Son fils Joseph Kabila est désigné par le gouvernement pour assurer « l’intérim »… Cela durera presque 20 ans.
Depuis le 10 janvier 2019 Felix Tshisekedi est en poste. Il est le fils d’une figure majeure de la politique congolaise, opposant historique de Mobutu Etienne Tshisekedi. Après 5 ans de pouvoir et un bilan mitigé, lors d’élections houleuses, le fils du héros national a été reconduit au pouvoir. Il est aujourd’hui face à des défis gigantesques entourés de voisins menaçants.
7. UN DESASTRE HUMANITAIRE

Six millions de morts. 7 millions de déplacés. Derrière cet empilage impersonnel de chiffres il y a des champs de paysans détruits, la vie économique de régions démantelées, des parents désemparés et des enfants déscolarisés. On ne parle même pas de l’utilisation du viol envers les femmes et les filles comme « arme de destruction massive »
En parcourant la presse, je suis tombé sur le drame de Monga Chadrak, un fermier de 27 ans, qui a perdu son fils Chérif, 9 ans. Le journal canadien La Presse (lire ICI) raconte comment dans sa ville de Kolwezi, dans le sud du pays, la Chine, a fait main basse sur les mines de cobalt et exploite la population locale avec la bénédiction des autorités. Le père sans ressources a été obligé d’envoyer son fils creuser dans des mines artisanales. C’est là où Chérif a été assassiné par un policier à la solde des propriétaires chinois. « Le gouverneur provincial de l’époque, Richard Muyej, n’a pas ouvert d’enquête et se serait contenté de muter le policier soupçonné du meurtre des deux enfants. Plus tard accusé par le ministère des Finances congolais d’avoir détourné près de 360 millions de dollars américains, le responsable politique a été destitué fin 2021. »
8. UN PAYS ENTOURES « D’ENNEMIS »
RWANDA
Le Rwanda est un pays minuscule, qui compte 11 millions d’habitants sur une superficie d’à peine 26 338 km2, dépourvu de façade maritime, de ressources minières et pétrolières, qui n’exporte que du café et du thé. Selon Human Rights Watch, le Rwanda pourrait avoir importé de manière illicite 500 tonnes par an de cassitérite sur la période 2000-2002, 1 400 tonnes en 2003 et autant en 2004. Le Rwanda exporte aussi du niobium, du tantale, du tungstène, alors qu’il ne produit aucun de ces minerais. Depuis 2010, l’exportation de minerais (cassitérite, coltan et tungstène) est devenue la première source de rentrée de devises du Rwanda. En 2013, les minerais représentaient 28 % du total des exportations. Or, le Rwanda ne dispose pas des gisements de taille suffisante pour fournir une telle production. Aujourd’hui selon l’Agence Ecofin (une plateforme d’informations économiques et financières africaines) les revenus miniers du Rwanda ont progressé de 43 % pour atteindre 1,1 milliard de dollars en 2023.
ZIMBABWE.
Lorsque débute la deuxième guerre du Congo (1998-2003), le président Laurent Kabila appelle l’armée zimbabwéenne à la rescousse. Emmerson Mnangagwa, le président de la république, organise alors le montage « business » qui va permettre aux principales figures de l’armée zimbabwéenne et à lui-même de s’enrichir sur le diamant congolais. Aujourd’hui, c’est un comble, le Zimbabwe se fait rembourser son effort de guerre par l’octroi d’importantes concessions diamantaires au Kasaï, mettant même en péril la section congolaise de l’industrie.
OUGANDA
La région de l’Ituri est placée sous l’influence très directe (c’est-à-dire militaire) de l’Ouganda. Dans certaines régions de l’Ituri on utilise même le shilling ougandais !
ANGOLA
Depuis plus de 15 ans, la RDC tente de revendiquer la moitié des gisements de pétrole en cours d’exploitation par l’Angola. Selon l’article 76 de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, la RDC a le droit d’étendre ses eaux maritimes jusqu’à 370 kilomètres, ce qui engloberait les blocs pétroliers les plus productifs de l’Angola. Mais comment demander des comptes à un pays qui détient un poids sécuritaire et diplomatique important ? L’Angola soutient financièrement la RDC depuis la guerre de 1998 et joue un rôle de médiateur entre la RDC et le Rwanda. Un rapport de la Banque mondiale, évalue les pertes financières de la RDC à près de 80 milliards de dollars entre 2009 et 2021.
ZAMBIE
Les incidents entre les armées des deux pays sur ces territoires disputés sont récurrents depuis plusieurs années. En 1996, 2006 puis, à nouveau, en 2016 et enfin en 2020. Ici c’est une affaire de poissons. Des pêcheurs congolais auraient jeté leurs filets sans autorisation dans les eaux de la Zambie. Cela pourrait prêter à sourire sauf que la réaction de l’armée zambienne a été disproportionnée. Ils ont pourchassé les pécheurs et vont aller jusqu’à occuper un village en territoire congolais ! Cette occupation a provoqué des escarmouches entre les deux armées, faisant au moins deux morts le 15 mars 2020 et qui s’est achevée par le bombardement de plusieurs villages congolais par l’aviation zambienne.
9. ARTISTES SILENCIEUX




La musique est très importante au Congo. Imaginez, la fin de l’histoire coloniale du Congo belge fut célébrée et rythmée au son de rumba Indépendance cha-cha du Grand Kalle. C’est comme cela au Congo : musique et politique s’entrecroisent depuis toujours. Malheureusement depuis presque 30 ans, les artistes congolais populaires restent muets sur la situation catastrophique du pays. Fally Ipupa, probablement un des plus populaire actuellement, lors de son concert (de 2 heures !) le 25 novembre à Paris à La Défense Arena n’a pas eu un mot pour les morts et déplacés congolais. Quelques artistes de la diaspora (comme Kalash Criminel, SDM…) donnent de la voix. Le plus virulent reste pour l’instant Gims qui avec le cinglante punchline « Kagame rime avec croix gamée » a mis les pieds dans le plat.
10. POURQUOI N’AI-JE JAMAIS ÉCRIT SUR LA SITUATION Du CONGO ?

La triste vérité est que dans ma famille on ne parle de la situation dans l’est. Je n’y ai pas de familles, ni de proches. La ville de Goma est à 5000 kilomètres de la capitale Kinshasa. C’est loin, très loin mais si on considère que c’est « notre » responsabilité d’en parler rien n’est « trop loin ». J’ai honte mais je dois le reconnaître, il aura fallu le geste courageux des Léopards lors de la CAN pour me réveiller.
Je connais je pense assez bien le Congo, le pays de mes parents. Mon père (fils de Joseph Kasongo Président de la première Chambre des représentants et camarade de Lumumba) m’a beaucoup parlé des méfaits du mobutisme. Ma mère m’a raconté la sourde brutalité du colonialisme belge. Lorsque je parle avec mes cousines, cousins, oncles et tantes tous décrivent les mêmes maux : corruption endémique, infrastructures inexistantes, soins de santé aléatoires… Lors de mes nombreux voyages au Congo (Kinshasa mais aussi Mbuji Mayi, Lubumbashi…) il est difficile de ne pas être choqué et révolté par les conditions de vie indignes d’un pays avec autant de richesses.
Un petit post sur un petit blog ne changera pas grand chose, mais c’est un début.



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