
À travers le destin croisé de trois femmes, la réalisatrice franco-tunisienne Erige Sehiri propose avec Promis Le Ciel une œuvre courageuse qui met la lumière sur la conditions des Noirs en Tunisie. On ne m’a rien demandé mais je vous donne quand même 5 points essentiels avant de courir regarder ce petit bijou. Sit Back, relax.



1. L’EAU, LE FEU ET L’AIR.
Un puissant trio féminin porte ce film. Trois femmes, trois générations, trois destins et trois façons différentes d’évoluer en Tunisie. D’abord la grande Aïssa Maïga. L’actrice récemment vue dans l’excellent film Le Marchand De Sable éclabousse de son talent chaque scène. Sa performance de « Maman pasteur » entre force, fragilité et profondeur est l’EAU. A ses côtés il y a l‘AIR, Jolie qui flotte entre l’insouciance de la jeunesse et la dure réalité de la vie. Jolie est une étudiante venue poursuivre ses études supérieures à Tunis. Elle est incarnée par Laetitia Ky, artiste ivoirienne populaire sur les réseaux sociaux pour ses coiffures sculpturales et ses peintures. Enfin Debora Lobe Naney est le FEU. La jeune femme de 28 ans insuffle une énergie vive, moderne, ancrée dans la réalité de certains jeunes du continent. Selon un article du Point la réalisatrice l’aurait découverte alors qu’elle tentait de traverser la Méditerranée. La future réfugiée transformée en future star du cinéma : c’est le film dans le film !

2. LA REALISATRICE
« On parle beaucoup de la migration de l’Afrique vers l’Europe mais 80% de cette migration reste à l’intérieur de l’Afrique. » C’est avec cette phrase choc que la réalisatrice franco tunisienne a démarré l’avant-première à l’UGC de Châtelet Les Halles à Paris ce 15 janvier dernier. Madame Sehiri est une femme qui ose. Très tôt, après son baccalauréat, à Lyon elle part en Amérique du Nord pour apprendre l’anglais et se former à la finance. Devenue journaliste, en 2011 elle se rend à Tunis pour couvrir la révolution qui vient d’éclater. En 2012, elle tourne son premier court métrage intitulé « Le Facebook de mon père », tout en continuant sa carrière dans les médias. En 2023, elle co-fonde avec huit autres journalistes tunisiens Inkyfada un média indépendant sorte de « Médiapart tunisien« . Après Erige finit par s’ancrer durablement dans le cinéma, en passant du documentaire à la fiction, avec toujours la même obsession : donner chair aux récits invisibilisés. Dans « Promis Le Ciel » elle braque sa caméra sur une réalité peu visible au cinéma.

3. LA TUNISIE.
La Tunisie n’est pas une simple toile de fond ici. C’est un personnage à part entière animé par un racisme veule, insidieux et parfois brutal envers les Noirs. Cela se traduit par des humiliations ordinaires, de la violence physique et un racisme institutionnel. Ces différents aspects sont évoqués tout au long du film. Pourtant Promis Le Ciel ne juge jamais : il montre simplement. Comment Le Pays Du Jasmin en est arrivé là ? Depuis les années 2010, la Tunisie est devenue un espace de transit pour l’Occident puis à défaut d’installation pour une partie des migrants subsahariens. Après la révolution de 2011 et la guerre en Libye cette présence de réfugiés va s’intensifier. En février 2023, un tournant brutal est assumé au sommet de l’État tunisien. Le président Kaïs Saïed, (un temps porteur d’espoir puis devenu autocrate), parle sans honte de « hordes de migrants clandestins » , évoque un « plan criminel » visant à changer la composition démographique du pays, reprenant presque mot pour mot les obsessions du « grand remplacement ». Ces propos, pris comme une « validation » déclenchent dans le pays une vague d’agressions, d’expulsions et de campagnes d’intimidation. Les réactions ? L’Union africaine va officiellement condamner ses propos. Quelle démonstration de force… Le Mali ? Le Sénégal ? La Côte D’Ivoire ? Le Congo RDC ? Le Cameroun ? Les diasporas pourtant si bruyantes lors de compétitions sportives ? Un silence assourdissant pendant que leurs frères et sœurs vivent le martyr.
4. LES RELATIONS « COMPLIQUEES » ENTRE NORD AFRICAINS ET SUBSAHARIENS.

« Compliquées » est un doux euphémisme. Regardons la vérité en face : la relation entre d’un côté le Maghreb, la Lybie et l’Egypte et de l’autre l’Afrique subsaharienne est un cancer. Les tumeurs (une histoire occultée de la traite arabo-musulmane, un complexe de supériorité qui se traduit par une difficulté à s’identifier comme « africain ») provoquent des inévitables « rechutes » lors d’évènements anodins (comme une compétition de football….) ou des sentiments d’invasion comme en Tunisie ou en Lybie. Pour éradiquer ces métastases il faut beaucoup plus que les logorrhées déversées sur les réseaux sociaux. Voici une petite liste non exhaustive de personnes sérieuses qui se sont posés sur ce sujet. Célia Sadai doctorante à l’Université de Paris IV Sorbonne a publié une excellent texte à consulter ICI. Salah Trabelsi professeur des universités en histoire et civilisation du monde arabe et musulman à l’Université de Lyon 2 a aussi beaucoup écrit sur ce sujet. Enfin, il est toujours bon de se plonger dans les travaux du philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne qui aborde la nécessité de penser les Afriques ensemble, ce qui inclut le dépassement de la césure Afrique du Nord / Afrique subsaharienne. Dans la culture populaire, je n’ai pas trouvé grand chose…. A part le film La Rengaine de Rachid Djaïdani ou le titre Oeil au beurre noir des talentueux Despo Rutti et Nessbeal ce sujet est rarement ou pas assez traité. Ce qui rend encore plus courageux et nécessaire le travail de la réalisatrice Erige Sehiri.
5. LA POESIE

Promis le Ciel, malgré la dureté du sujet qu’il explore, refuse la facilité du drame social qui « stabilote » des scènes pour faire passer un message. Erige Sehiri propose certes une image sans artifice, brute, privilégie les gros plans (héritage de son regard de journaliste ?) mais baigne tout cela d’une tendresse palpable. Durant 1h32, la réalisatrice nous immerge dans l’intimité quotidienne de ces trois héroïnes noires qui naviguent dans Tunis. Soirée étudiante prometteuse avec Jolie, atmosphère festive d’un bar clandestin avec Naney, louange animée dans l’église de Marie….et la petite Kenza qui dés le début réunit ces trois femmes. Nous les écoutons en français, quelque fois en arabe, mais surtout nous les contemplons dans leurs silences, car chaque séquence devient une « vibe » qui transcende le simple récit. A ce propos, la séquence vers la fin du film des errements en boite de nuit du personnage Naney est magistrale. Promis Le Ciel n’est pas un « film coup de poing », c’est un réveil. Parfois on rit, d’autre fois on a la gorge nouée et surtout on réfléchit. C’est une belle promesse de cinéma.
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