Le Jour Où J’Ai Rencontré Nipsey Hussle.

Photo : Bruno Pellarin

Ermias Joseph Asghedom alias Nipsey Hussle est mort. Il n’avait que 33 ans. Il a été abattu ce dimanche lors d’une fusillade devant son magasin Marathon Clothing Company. Il y a presque 10 ans, dans le cadre d’un reportage pour le magazine RAP MAG je l’avais rencontré, chez lui à Crenshaw. FLASHBACK.

Nous sommes début 2010 et je suis à Los Angeles pour écrire un numéro « spécial LA ». C’est déjà la troisième fois que je viens dans la « ville des anges », mais la scène rap est toujours mal en point. A part Snoop et Game, rien n’émerge. Section 80 de Kendrick, YG, Mustard et Ty Dolla $ign arriveront plus tard… A l’époque, la principale radio Hip-Hop de LA ne jure que par un rappeur-chanteur canadien, signé par Lil Wayne ou encore le « biggest bawss » de Miami… Peu m’importe. Depuis Paris, j’écoute en boucle la mixtape Bullets Ain’t Got No Name – Vol. 2 et surtout le single Hussle In The House de Nipsey. J’aime son attitude, ses textes street et surtout son grain de voix qui sort du lot. Je vais donc tout faire pour le rencontrer.

Mon « plug » pour rencontrer Nipsey ? Avant de partir, j’avais envoyé des messages sur le Myspace de Dj Quik. Un certain « Jamie » m’avait répondu. Ici, cela prend deux lignes mais je l’avais bombardé de messages durant plus d’un mois ! Jamie Adler était un proche du grand manager Steve Lobel (« googeulisez » un peu), s’occupait du légendaire DJ Quik, du groupe Bone Thugs et de l’alors jeune (et pas très bon) artiste Mann. Quik était « en studio » (traduction de « pas envie de parler avec un journaliste français ») alors Jamie m’avait proposé un deal. « Tu interviewes mon artiste Mann et je t’amène qui tu veux. » Qui je veux ? Marché conclu : je « veux » Nipsey ! 15 minutes d’interview plus tard avec son artiste et j’interroge Jamie du regard. Il compose un numéro et se met sur haut parleur. Le « Wuddup » est bien de Nipsey. Sa voix et son accent à couper au couteau sont reconnaissables parmi mille. Jamie nous présente, puis me passe le téléphone. Nipsey va droit au but. « Tu veux que l’on se rencontre au studio ou au ghetto ? » Proposé si gentiment…. Rendez-vous au ghetto le lendemain. Aujourd’hui, j’ai oublié l’adresse exacte sauf un nom : « Crenshaw »! C’est un haut lieu du rap américain : le quartier d’Ice-T, au début des années 80, l’inspiration de AmeriKKKa’s Most Wanted d’Ice Cube en 1990, ou encore la toile de fond du film classique Boyz N The Hood de John Singleton. Pour un fan de rap et comme journaliste c’est le plan parfait. Petite parenthèse. A Los Angeles, depuis 2006, je roule avec deux gars sûrs : Damani Washington, un très bon MC proche un temps de Snoop (un jour je vous raconterai mes « exploits » avec lui) et Tone Lopez un « straight up dude » comme on dit là-bas, aujourd’hui tour manager. C’est lui qui va nous accompagner, Bruno mon camarade photographe et moi. « C’est vraiment le hood » ! Tone a lu l’adresse et confirme ce que je savais. Vamos ! A Los Angeles, les rues sont toujours désertes. Du coup, seules les façades et quelques passants livrent des indices sur les lieux. Lorsque nous nous garons, une femme, la mâchoire remplie de dents en or, traverse sans regarder la route. Wow. Je vois aussi une ombre sans âge, bouteille de bière au poing (même pas emballée) qui parle toute seule, assise sur un banc : Tone, avait raison.


A Crenshaw avec Tone Lopez. Photo de Bruno Pellarin.

Apparemment plusieurs personnes attendent déjà Nipsey. Quelques instants plus tard, le long rappeur sec aux traits fins, pas encore barbu, se déplie de sa BMW bleu nuit série 7. Encore une parenthèse. Bruno, le soir en « dérushant » me montre un cliché : un impact de balles sur une fenêtre arrière de la voiture…. Nipsey, a la poignée de main franche. Pro, poli, sérieux, détendu mais, sauf lorsqu’il parle avec ses amis, il ne desserre jamais les dents. Pourtant à l’époque il pouvait. Ce début janvier à Los Angeles, son nom était sur toutes les lèvres. “Il ne manque à Nipsey qu’un hit pour exploser”, me confiait Damani, Malgré sa notoriété grandissante, à l’époque son tube Hussle in The House ne passe pas dans les radios de la ville. « Les radios estiment qu’il fait l’apologie du gangbangin et ici on ne rigole pas avec ça… » expliquait Tone. Après la séance photo improvisée avec Bruno, nous nous éloignons Nipsey et moi pour parler debout dans une petite allée. “Ici, nous sommes chez les Rollin 60’s ”, dit-il en introduction. “Beaucoup de nos ‘ennemis’ savent que si tu dois choper un 60’s, c’est par ici qu’il faut passer. Du coup, durant une période, on cachait des armes dans les buissons au cas où.” Je me souviens qu’il m’avait dit cela avec un calme déconcertant. Lors de cette conversation, on passe de l’anodin (il me pose des questions sur la France, confie son envie d’arrêter de fumer) au plus plus « important » comme la direction de son premier album, SouthCentral State Of Mind qui ne sortira jamais chez Epic. Il évoque aussi ses racines africaines, son père, son séjour en Érythrée plus jeune et comment cela l’a affecté positivement. C’est lorsqu’il parle de la rue que Nipsey me surprend le plus. Il ne joue pas « le numéro du rappeur street » et ne veut pas en faire l’apologie : c’est vraiment son quotidien. Et il tient à le raconter. “J’estime que le monde doit savoir ce qui se passe chez nous. Ici, lorsque tu dépasses quinze ans, tu dois être soit tueur, soit dealer. Je trouve cela injuste. Pourquoi les petits doivent-ils mourir aussi jeunes ? Nous sommes des êtres humains aussi. Nous avons des aspirations comme vous. Personne ne veut mourir, aller en prison ou enterrer ses amis. A mon niveau, le meilleur moyen de faire prendre conscience aux gens de notre condition, c’est d’en parler dans ma musique.” Son objectif à l’époque (il avait à peine 24 ans) est simple : utiliser le hip-hop comme outil. “C’est un peu grâce au hip-hop qu’Obama a été élu et que certains gangsters mettent des skinny jeans.” Premier sourire de la conversation.

Photo : Bruno Pellarin.

Aujourd’hui, on peut dire que Nipsey il y a dix ans était déjà en mission. “Je pourrais sortir en boîte tous les soirs, me saouler et manquer de respect à des filles, mais je dois travailler”, expliquait-il calmement. “Je rappe pour mes gars qui ont pris perpétuité à 18 ans et pour ceux qui ont pris cent ans de prison avant même d’être mature.” Beaucoup de rappeurs disent ce genre de choses. On sait maintenant que Nipsey le pensait vraiment. En revanche, je serai un fieffé menteur si j’écris ici qu’après cette rencontre j’avais senti qu’il serait nommé aux Grammy, qu’il allait avoir un impact significatif sur son quartier, l’industrie du disque et qu’il ferait autant l’unanimité. Au contraire. Ce n’était vraiment pas gagné. Alors que tous les rappeurs de sa génération (Drake, Kendrick, J.Cole, Wiz Khalifa, Wale, Big Sean…) avaient signé en major puis explosé lui avait pris un chemin plus long : l’indépendance. Il avait pris l’image du « Marathon » pour décrire sa démarche. Nipsey avait monté un business viable, pris le risque en 2013 de vendre ses mixtapes à 100 dollars pièce, d’investir dans son quartier et de finalement sortir son premier album Victory Lap chez Warner (en gardant les droits de ses masters) seulement l’année dernière. Nipsey était devenu un boss, ça faisait plaisir et ça ce n’est pas un mensonge ! Dans son premier single il était, selon moi, revenu à l’esthétique d’Hussle In The House : les sirènes menaçantes de la west coast, un egotrip furieux et un clip gangsta à souhait tourné à New York, aux Hamptons et bien sûr chez lui à Crenshaw.

Certains commençaient à l’appeler « le Jay-Z de la west ». Aujourd’hui je vois des « 2 Pac » attachés à son nom…. Pour moi, le destin tragique d’Ermias Joseph Asghedom en fait tout simplement le seul, le vrai, l’unique et regretté Nipsey Hussle. Qu’il repose en paix.

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