5 (plus ou moins bonnes) raisons de lire « l’empire enquête au cœur du rap français »

L’Empire : Enquête au cœur du rap français, écrit par le trio Simon Piel, Paul Deutschmann et Joan Tilouine. C’est l’événement littéraire d’octobre 2025 que personne dans le rap n’attendait. Figaro, Libé, Le Monde, France 24, Quotidien….Cette plongée dans les tréfonds de l’industrie du rap a eu droit à une couverture médiatique assez exceptionnelle. On ne m’a rien demandé mais je vous donne quand même mon avis en cinq points sur ce livre.

1. LES TROIS AUTEURS

D’abord, Simon Piel. Journaliste au quotidien Le Monde au service Société depuis au moins 2013, il se distingue par de nombreux articles fouillés sur la drogue et les narcotrafics. Vient ensuite Joan Tilouine, lui aussi plume du Monde depuis 2015, aujourd’hui chef du pôle Enquêtes du média Africa Intelligence. Ce site, exclusivement payant (l’abonnement annuel débute à 1 870 euros !) est le carnet des gens « connectés » pour comprendre ce qui se trame réellement sur le continent africain. Enfin, Paul Deutschmann est rédacteur en chef d’Africa Intelligence.
Vous l’aurez compris, ces trois journalistes ne sont pas des « peintres ».

Au regard de leurs spécialités, on comprend mieux pourquoi près des trois quarts du livre explorent les liens entre l’industrie du rap et le narcotrafic, tandis que le dernier quart détricote très bien les liens entre les « puissants » dont des notables du continent africain.

Un jour j’aimerai pouvoir lire un livre aussi bien fouillé et détaillé sur les vrais artistes de cette culture, leurs inspirations, leurs processus créatifs etc Mais c’est une autre histoire…

2. LA THESE CENTRALE

La thèse du livre ? Derrière certains disques de platine se dissimulent parfois des casiers judiciaires peu reluisants et, plus souvent encore, de troubles nébuleuses financières qui sentent la « poudre » ou le « shit ». Pour n’importe quel auditeur de rap moyen ou pour moi ancien journaliste dans la presse rap ce n’est pas un scoop. Sauf que depuis mes dernières piges pour paraphraser Kyky De Bondy « le rap il a changé ».

Ce que décrit très bien les trois enquêteurs va beaucoup plus loin. Les trafiquants aujourd’hui n’utilisent plus le rap pour « blanchir ». La musique devient avec eux une nouvelle branche de leur business. Extorsions, pressions et menaces musclées sont leurs clefs pour entrer légalement dans l’industrie du disque. La cavale rocambolesque de Maes, la tentative d’assassinat manquée sur SCH, les amitiés de Koba La D, le meurtre de l’ancien manager de Jul, les zones d’ombre de Lacrim (dont le nom de scène prend ici une résonance presque littérale) ou encore les tourments de Werenoi... Tout y passe, avec une profusion de détails digne d’un polar soigneusement scénarisé. Comme si on regardait un épisode de la série « Validé » de Gastambide (dont le nom de scène… Oh wait…) bien écrit.


Après même s’ils jurent leurs grands dieux — comme sur le plateau de Quotidien par exemple — ne pas vouloir céder au sensationnalisme, de la page 15 à la 188 (sur 311), le livre ne quitte guère le sillage sulfureux et malheureusement d’actualité du narco-business. La partie “africaine” du livre, plus légère (quoique…) elle tourne parfois presque au grotesque. Par exemple les pages sur les tribulations de Maître Gims entre Madame Arnault, Madame Macron, le roi du Maroc et le président Tshisekedi de la RDC donnent le vertige .

3. LES QUATRE GRANDS ABSENTS

Le premier c’est l’industrie du rap américain. Pour contextualiser il aurait été bon d’expliquer que là-bas beaucoup d’artistes grand public (de Jay-Z à 50 Cent en passant par T.I, Jeezy ou Clipse) revendiquent fièrement un passé (parfois fantasmé comme Rick Ross) dans l’illicite. Les auteurs auraient pu citer de nombreux exemples d’empires du rap US bâtis sur des fondations troubles. Certes, ils évoquent rapidement la Black Mafia Family de Détroit, mais on reste sur sa faim. Pourquoi ne pas mentionner le label Cash Money (Lil Wayne, Juvenile, BG, jusqu’à Drake et Nicki Minaj) de la Nouvelle‑Orléans soupçonné de blanchir à ses débuts l’argent de l’héroïne ? Ou encore Murder Inc., l’écurie new‑yorkaise de Ja Rule, dont les liens avec le gang du Queens, The Supreme Team, leur a coûté un procès couteux (ils risquaient jusqu’à 20 ans de prison à cause de cette proximité) dont ils ne sont jamais relevés.

Deuxièmement, pourquoi ne pas avoir évoqué nos « amis » de Skyrock ? Cette radio autoproclamée « Premier sur le Rap »  est rappelons le, la première station nationale au monde à s’être offert un format 100 % rap. Alors que Skyrock n’a en réalité embrassé ce genre musical que par pur opportunisme. Aucune allusion, non plus, à son président Pierre Bellanger, pourtant condamné pour corruption de mineure ? Pas une ligne sur la tentative de faire condamner le groupe de rap La Rumeur ? Et surtout silence radio sur Laurent Bouneau. Le directeur des programmes a été un temps architecte du formatage de la scène rap française pour le pire ou pour le meilleur, selon les goûts de chacun.

Tertio, pourquoi nos trois enquêteurs ne se sont-ils pas intéressés à la source de tout ce business ? Oui, le rap est populaire, mais il faudrait être très naifs (ce que nos trois auteurs ne sont pas ) pour croire que les milliards de streams affichés par les plateformes d’écoute et les millions de vues sur YouTube sont tous le résultat d’authentiques fans. Ils auraient pu, au minimum, éclairer les lecteurs sur les fameuses « fermes de streaming » , ces usines numériques où des bots et des faux comptes écoutent les morceaux juste assez longtemps pour faire grimper les compteurs. C’est d’ailleurs ce simple soupçon, lancé en 2018 par Maître Gims sur la question des streams, qui a mis le feu aux poudres avec Booba.

Rien non plus sur la dernière trouvaille marketing : le « pack concert  », cette astuce consistant à vendre avec chaque billet un CD ou un vinyle histoire de gonfler artificiellement les ventes. Grâce à ces chiffres dopés, producteurs et labels peuvent plastronner sur les réseaux et décrocher des contrats dorés et… réclamer toujours plus de budgets.

Enfin, quatre quid des « petites mains » de ces majors qui eux sont en contact direct avec les artistes et les labels indés ? Certes les big boss Marie-Anne Robert de Sony Music et surtout Olivier Nusse d’Universal sont beaucoup cités. Mais pas une anecdote, une histoire qui pourrait prouver ou pas leurs complicités ou qui sait leur innocence ? Les trois auteurs parviennent à dénicher des conversations cryptées de rappeurs en prison mais aucune quote même anonyme d’un chef de projet d’une de ces majors ? Surprenant…

4. BOOBA

« I’m the king of rock, there is none higher, Sucker MCs should call me sire, To burn my kingdom, you must use fire
I won’t stop rockin’ ’til I retire »
Cette introduction de DMC (qui date de 1985) retentit dans ma tête lorsque je pense à Booba. Derrière le micro Elie Yaffa, 50 ans l’année prochaine, est intouchable. Malheureusement cette enquête ne parle pas des qualités du franco-sénégalais « connu pour tuer les M.I.C d’ici à NYC ».

Que ses « ratpis » se rassurent : ces quelques pages (un chapitre de 14 pages et que quelques autres après) dans ce livre ne vont pas détruire sa très longue et belle carrière. En revanche je pense que ça va un peu égratigner son image de businessman avisé. Ainsi le livre revient sur la fin en eau de boudin de la marque Ünkut et les échecs cuisants de DCNTD et l’agence d’influence Starting Blok. Les trois auteurs expliquent aussi avec force détails la genèse puis la fin d’OKLM son média disparu après 6 ans d’activité.

Les trois auteurs écornent légèrement l’image du rebelle, Grand Pape de la Piraterie, supposé n’obéir qu’à ses tripes. On apprend notamment qu’en février 2020 aux abois il a sollicité un rdv avec Bolloré pour…rétablir son compte Instagram ! Pire le milliardaire idéologue derrière entre autres la chaîne d’extrême droite CNews l’appelle « fiston » ? Pas très « Pirate » ça… Enfin, j’ai surtout relevé page 235 ce petit tacle en finesse : « malgré ses discours anticolonialistes et ses prises de positions critiques de l’élite française, le rappeur se tourne vers leurs ingénieurs d’image de finance. » Attention les gars, certains se sont faits clasher pour moins que ça….

5. L’EMPIRE VA BIEN !

L’EMPIRE a toujours existé. Il a simplement évolué. Depuis au moins la Renaissance, les artistes, ne (sur) vivent que grâce à des mécènes généreux. Da Vinci avait ses Médicis ; aujourd’hui, un rappeur veut au minimum un label pour financer son art. Hollywood s’est bâti avec la bénédiction des parrains — les vrais, ceux des casinos et de la prohibition. En France, dans les années 80, comme le raconte le fantasque Gérard Fauré dans Dealer du Tout-Paris, les lignes étaient floues entre poudre et paillettes.

“Enquête au cœur du rap français”. “Enquête” ? Oui. Minutieuse, documentée et je le répète agréable à lire. Le “cœur” ? Non. Le rap ? Les textes ? La musique ? Ce n’ est pas l’objet du livre. Il n’ y a pas de son qui coule dans les veines de la machine décrite ici. Seul compte les streams, les vues, le buzz et les royalties.

Et “l’Empire” ? Il n’a pas tremblé. Là aussi ce n’ était pas l’objectif. En revanche, les journalistes et l’éditeur Flammarion peuvent être satisfaits. La couverture médiatique était efficace et les chiffres de ventes doivent être plus que corrects. Je ne veux pas brandir ma faucille et mon marteau mais les véritables « empereurs » n’ont pas été inquiétés. Mieux, ils pensent peut être déjà à acheter les droits de cette enquête pour l’adapter en une série ou un film.

Dans la dernière page du livre, les auteurs rapportent que les chiffres du rap en 2025 sont en léger retrait. « Une baisse que l’industrie pressentait depuis des mois » écrivent-ils. C’est je pense la seule touche d’espoir de ce livre.

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Comments (

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  1. cpasdelacom

    Bon bah je ne vais pas le lire alors … je pensais qu’il y’avait du croustillant 🤣! Well done Sind, tjs au sommet.

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