
La semaine dernière, trois soirs de suite, Shawn Corey Carter a rempli le Yankee Stadium pour célébrer ses trente ans de carrière. Le 12 juillet, j’étais dans le Bronx pour la troisième date, celle baptisée « Extra Innings ». Même si on ne m’a rien demandé, voici mon compte-rendu. Sit Back Relax.
1. Le travail des hommes de l’ombre : Omar Edwards, Young Guru et Adam Blackstone.

Il faut saluer le travail invisible : les arrangements et les transitions, pilotés par le talentueux directeur musical Omar Edwards ! Autour de lui, la vieille garde : Young Guru, DJ et ingénieur du son historique et Adam Blackstone, co-arranger, bassiste et l’homme qui murmure à l’oreille de Hov depuis au moins Fade to Black. Ce n’est pas une team, c’est un état-major. Et c’est le même cerveau collectif (plus Questlove des Roots) qui a orchestré le retour de Jaÿ-Z au Roots Picnic quelques semaines plus tôt avec le fameux freestyle qui a fait parler les Internets. Faire sonner correctement un stade de baseball, une enceinte qui n’a jamais été conçue pour la musique, relève de l’exploit d’ingénierie. Le Yankee Stadium a été bâti pour le bruit d’une batte qui frappe une balle, pas pour le triple-temps de « Can I Live ».
Le dernier concert de Hov avant le Roots Picnic était en avril 2023, dans l’auditorium de la Fondation Louis Vuitton à Paris. Trois ans plus tard, le même homme mais devant 45 000 places à ciel ouvert dans le Bronx. Du musée d’art contemporain au stade de baseball : peu d’artistes possèdent les deux échelles. Le 15 juillet, trois jours après la dernière date, Chuck D du légendaire groupe Public Enemy — qui n’a pourtant pas sa langue dans sa poche — validait la prouesse sur Twitter : « Trois soirs au Yankee [Stadium] ont totalement éteint tout ce qui ne consiste pas à kicker de VRAIS MOTS dans le RAP. Marmonner et laisser la prod faire tout le travail a peut-être ses adeptes, mais observer JAY balancer des textes pendant trois soirs dans un stade… a une fois de plus placé la barre très haut sur ce qu’est le RAP, et en a fait un événement HIP-HOP sans précédent. » Quand l’homme qui a écrit « Fight the Power » distribue les bons points. What More Can I Say ?
2. SHAWN EST UN HABITUE DU YANKEES STADIUM !

Combien d’artistes ont rempli le Yankee Stadium ? Depuis l’ouverture du nouveau stade en 2009 ? Pas plus de 10. Paul McCartney, Madonna, Metallica, Bad Bunny, Rod Stewart l’été dernier…. Le club le plus fermé de New York n’est pas un rooftop de Manhattan….Et combien d’artistes hip-hop en tête d’affiche ? En 2010, Jaÿ-Z a inauguré la scène du nouveau stade en 2010 avec Eminem sur la tournée Home & Home. En 2013 ? Encore lui cette fois aux côtés de Justin Timberlake. Shawn est un habitué.
Le symbole est vertigineux. L’enfant de Marcy Projects à Brooklyn, vient célébrer trois décennies de règne dans le Bronx : le borough où, le 11 août 1973, dans la salle commune du 1520 Sedgwick Avenue, DJ Kool Herc (et sa sœur Cindy !) organisaient une soirée qui a inventé notre culture. Si quelqu’un cherche une définition du mot « trajectoire » , qu’il économise le dictionnaire. Cet été, Jaÿ-Z ne jouait pas dans un stade. Il rentrait à la maison, au sens le plus large du terme : la maison Bronx, la maison New York, la maison hip-hop.
3. Performer des albums de 30 et 25 ans.

Le « Jaÿ Festival » était sur trois jours. Soir un, « JAŸ-Z 30 » : Reasonable Doubt (1996, trente ans) dans son intégralité. Beyoncé ouvre le bal sur « Can’t Knock the Hustle », reprenant la partie vocale de Mary J. Blige. Blue Ivy, quatorze ans, s’installe au piano pour introduire « Feelin’ It » : la transmission devant 45 000 témoins. Puis le défilé généalogique : Memphis Bleek, son padawan, sur « Coming of Age » et Jaz-O le Maître Yoda sur « Bring It On » . Et Nas. Nas dans le Bronx, sur la même scène que Jay, enchaînant « The World Is Yours » et « N.Y. State of Mind « après un « Dead Presidents » partagé : c’est-à-dire le morceau qui samplait sa voix. Un quart de siècle après « Ether » et « Takeover », les deux géants se partagent la couronne de NYC. Magnifique.

Soir deux. « JAŸ-Z 25 » : The Blueprint sorti en 2001. La légende Slick Rick ouvre en majesté sur « The Ruler’s Back » : logique implacable, le titre est un hommage au Ruler lui-même avant de dérouler « Children’s Story » et « La Di Da Di ». Puis Eminem surgit pour « Renegade » et enchaîne avec « Lose Yourself », Pharrell déboule pour un medley des Neptunes, et le soir deux établit un record absolu du Yankee Stadium : 45 832 billets vendus. Damn.
On arrive à la question à 2 milliards de roubles. Quels rappeurs peuvent tenir trois soirs de stade sur la seule force d’un catalogue ? Eminem ? Probablement. Il a une fan base loyale. Snoop Dogg ? Doggystyle est un classique indémodable qui mérite un concert. Le Wu-Tang probablement. Lil Wayne pour The Carter III ? Jouable. La liste s’arrête vite. Projetons-nous : est-ce qu’en 2040, Drake pourra remplir un stade pour les trente ans de Thank Me Later ? Un concert Good Kid, M.A.A.D City en 2042, avec Kendrick ? C’est tout le mal que je leur souhaite.
4. Bleu, Blanc, Yankees fitted.
Il faut replacer ces trois soirs dans leur contexte : New York vivait déjà un été de folie. Un mois avant, le 14 juin, les Knicks (face au talentueux Papa Wembanyama) décrochaient leur premier titre NBA depuis 1973 ! La ville était en transe, et devinez qui chantait pour les champions lors de la parade ? Alicia Keys ! La même qui, quatre semaines plus tard, clôturait le soir un du Yankee Stadium sur « Empire State of Mind » . Autrement dit : Hov n’a pas seulement rempli trois stades, il a fourni le feu d’artifice final d’un été où la ville se croyait avec raison de nouveau la capitale de l’entertainment.
Je le répète souvent ici : pour le rap, une musique fondée sur les textes, le contexte et les références sont essentiels. Ce troisième soir j’ai croisé avec plaisir une majorité de vieux trentenaires, de fringants quadras et quinquas venus pour la fête. On s’est reconnus. Nous sommes la génération qui a copié Reasonable Doubt sur une cassette, gravé The Blueprint en CD , et qui connaît encore la différence entre un couplet et une story Instagram. Pas de forêt de téléphones brandis en permanence : on était venu vivre le moment, pas le documenter.



📸 @MariePoussel / IG
L’ambiance tenait davantage des BET Awards que du concert de stade classique. C’était une réunion de famille élargie, un festival où tout le monde était venu fêter Jaÿ-Z comme on fête un aîné qui a réussi pour toute la maisonnée. Tout le monde semblait s’être donné le mot : bleu, blanc, Yankees fitted. Des milliers de casquettes NY vissées sur les têtes, du siège premium au dernier rang des gradins. Un dress code non écrit, jamais annoncé, transmis comme le head nod : par la culture. Et oui, quand Jay-Z rappe sur « Empire State of Mind » : I made the Yankee hat more famous than a Yankee can, ce n’était pas une punchline. C’était une prophétie.
5. Stade de France : à quoi peut-on s’attendre ?

Nous voilà directement concernés : Jaÿ-Z sera au Stade de France le jeudi 10 septembre 2026. C’est son unique date française du « JAŸ-Z 30 », huit ans après son dernier passage complet à Saint-Denis aux côtés de Beyoncé. Au moment où j’écris ces lignes, ce n’est toujours pas sold out. Pour les raisons citées plus haut : dans un pays où le rap est la musique numéro un, le rapport au « vrai » rap (celui des textes, du contexte et des références ) reste un chantier.
Alors voici ma prédiction, et vous pourrez me la ressortir en septembre : ceux qui seront à Saint-Denis verront un artiste au sommet de son art, un band dirigé de main de maître et peut-être une ou deux surprises. Les autres ? Ils passeront l’automne à regarder des vidéos verticales tremblantes en se disant qu’ils auraient dû être là. Le train Hov passe rarement. Cette fois, il s’arrête à Paname. Montez. Moi, j’y serai.

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