INTERVIEW (2009) Quand Jaÿ-Z traçait les nouveaux plans de son empire. (AUDIO)

Il y a presque 20 ans, je rencontrais Jaÿ-Z pour une de ses dernières interviews promo en Europe. Shawn Carter à l’époque est déjà “Hov”, mais pas encore le mogul milliardaire de 2026. Il sortait d’une “retraite” vite oubliée, une récente signature avec Live Nation et proposait son album Blueprint 3. Cette rencontre saisit Shawn Carter à un tournant. Je me suis replongé avec gourmandise dans cette interview audio de 20 minutes publiée en septembre 2009 dans le magazine Rap Mag. Je vous propose cinq extraits audio (garantis sans IA) de Jay-Hova, accompagnés de mes réflexions à l’aune de 2026. Sit back, relax.

Monsieur Shawn Carter depuis son premier projet Reasonnable Doubt en 1996 s’est présenté comme un hustler / rappeur. Après sa « retraite » en 2003 (juste après The Black Album) et sa prise fonction à la tête de Def Jam en 2004 (un « stage  » pas très concluant selon certains) , en 2008 il basculait dans le vrai « corporate world ». Pour l’époque , et surtout pour un rappeur, c’était énorme. Jaÿ signe avec Live Nation un contrat dit « 360 », d’un montant de 150 millions de dollars, destiné à fonder Roc Nation. Un accord qu’à l’époque le magazine Time qualifiera, non sans emphase, de celui du « 150 Million Man ». C’est un déplacement structurel : Shawn Carter cesse d’être simplement un patron de label de musique (comme Birdman, Master P, J Prince et les autres) il devient, sans ses partenaires Dame Dash et Kareem ‘Biggs » Burke, CEO d »une entreprise d’ entertainment. L’ artiste rachète, en quelque sorte, sa propre production à l’industrie qui la détenait. En 2008, Monsieur Shawn Carter, encore en avance, préfigurait les futures conversations sur notamment la propriété des catalogues musicaux qui agiteront le secteur dix ans plus tard.

La rencontre.

J’avais déjà rencontré Jaÿ-Z. Deux fois. Une première fois lors de sa conférence de presse à l’aéroport du Bourget pour le lancement de sa sneaker avec Reebok. La deuxième fois à Londres lors d’un événement de la marque Phat Farm de Russel Simmons. Là, cela allait être la troisième fois. et en interview one on one pour la promotion de son retour !

📸 Photo prise au Bourget, 2003.

C’est la maison de disques qui a organisé le déplacement (alerte ref de vieux) de 48h comme Eddie Murphy. Eurostar pour Londres, écoute de l’album au studio, une nuit à l’hôtel, interview le lendemain et retour à Paris. Si mes souvenirs sont bons, j ‘étais accompagné de la photographe indépendante Juliette Robert (qui a shooté la couverture et a immortalisé ma photo où j’ai les yeux fermés) , d’un journaliste de R.A.P Magazine  et de mon confrère Pierre Siankowski. C’est lui qui devait quelques années plus tard faciliter mon entrée aux Inrockuptibles.

Nous arrivons le soir même au studio à Londres, avec un retard de 15 minutes. La French Touch en quelque sorte… L’accueil est froid : Shawn Carter, qu’on a fait patienter ne dissimule pas son mécontentement. Damn. Il branche son iPod noir, (en 2009 c’était un flex incroyable) à la console. Je ne sais plus quel journaliste tente une question. « L’album est-il fini ? » “Non, pas vraiment”, répond-t-il sans lever la tête. “Mais bon, j’ai fait ‘Give It 2 Me’ de ‘The Dynasty’ au dernier moment. Dans le ‘Black Album’, ‘P.S.A’ est le dernier titre que j’ai enregistré.” Traduction : tout peut encore arriver…

Aucun titre n’est communiqué, aucun nom de producteur n’est mentionné : la réserve est totale. Cerise sur le gâteau : interdiction de prendre des notes ! Nous écoutons successivement l’introduction What We Talkin’ About (où il cite plusieurs « ennemis » comme Dame, son mentor Jaz-O, The Game et Jim Jones)  A Star Is Born en compagnie de J. Cole  Hate avec Kanye West, ainsi qu’un titre à la tonalité singulière enregistré avec Timbaland et qui, en définitive, ne figurera pas sur l’album. Vient ensuite « D.O.A. », déjà paru un mois plus tôt : Jaÿ-Z me regarde et glisse « ça toi je pense que tu connais déjà ». Le Hip-Hop Head en moi fait des saltos : Hov et moi partageons quelque chose ! En revanche, mon côté journaliste est circonspect. A l’époque il ne nous a pas fait écouter  Run This Town avec Kanye et Riri, ni l’énorme On to the Next One produit par Swizz ni Empire State of Mind  pourtant promis à devenir l’hymne officieux de New York.

La maison de disque nous a promis vingt minutes de conversation et nous en échange « offrons » la couverture. Je savais que je devais donc élargir mon sujet. Heureusement Shawn Carter en 2009 est déjà « Hov ». Il a accumulé les albums et singles de platine, quelques projets classiques à la ceinture (Reasonnable Doubt et Blueprint 1 sont des classiques et Where I’m From devrait être étudié à l’université. ) et a plusieurs fois changé le game. En revanche à l’époque il n’a pas encore atteint le statut de milliardaire/ mogul qui est le sien aujourd’hui. Par exemple, je pense que c’est une des dernière fois qu’il a accordé des interviews à la presse européenne pour un projet musical.

Game time. Je rentre dans la salle de conférence. Il est assis en face de moi décontracté. T-shirt Play Cloths (la marque des Clipse) jean cartonné et Air Jordan 3 aux pieds. Il se lève, me serre la main en se présentant (« Shawn, nice to meet you » comme s’il avait besoin) et me sert un verre d’eau. Suivra une conversation de 20 minutes dont voici les 5 points essentiels. Oh et pardonnez mon accent d’ Arsene Wenger.

  • 📸 Photo prise par Juliette Robert, 2009

1. D.O.A., n’était pas un clash : c’était une mise au point.

« Je pense que c’était important de challenger la musique pour qu’elle avance, tu vois ? Parce que, beaucoup de gens, à cause de l’état des ventes et d’internet et tout ça, tu vois, se mettent à faire de la musique juste pour passer à la radio, tu vois ? Du coup toute la musique commence à se ressembler. Et l’Auto-Tune, ça marchait, donc tout le monde s’est mis à l’Auto-Tune. Je ne suis pas contre l’Auto-Tune. Enfin, j’aime bien certains morceaux. J’aime les morceaux de T-Pain, j’aime Lil Wayne, j’adore les morceaux de Kanye. Donc je ne suis pas contre l’Auto-Tune. Ce que je dis, c’est pas 300 personnes, genre, pas tout le monde. Tu vois, quelques personnes, d’accord, cool. Mais moi j’aime la diversité dans tout, parce que si on fait tous le même genre de musique, alors, tu vois, ça va devenir ennuyeux et stagnant, et les gens vont s’en détourner. »

Seize ans plus tard, Jaÿ apparaît comme un artiste qui diagnostiquait correctement un problème d’algorithme dix ans avant que les algorithmes ne dirigent réellement la musique. Remplacez « radio » par « playlist de streaming » et l’argument tient toujours.

2. Roc Nation allait devenir une machine

 « Rita est une star au premier coup d’œil. D’emblée, dès qu’elle entre dans une pièce, l’atmosphère change. […] J. Cole, lui, c’est différent — c’est une star à sa manière, mais quand il entre dans une pièce, l’atmosphère ne change pas forcément, c’est ce qu’il écrit qui fait de lui une star. C’est un auteur magnifique. »

Sur J. Cole il a eu du nez : en 2026 Jermaine Cole est des plus grandes stars du rap américain. Moins avec Rita Ora. Après un album en 2012 elle s’est livrée à une bataille juridique de plus de 5 ans pour casser son contrat avec le Roc. Aujourd’hui Roc Nation gère plus de 150 sportifs (dont Vinicius, LaMelo Ball, Kevin De Bruyne….) et une centaine d’artistes qui vont de DJ Khaled, Jadakiss, Clipse à la jeune chanteuse Maeta.

3. Collaborer avec Kanye avait déjà changé.

 « Sur le premier album, c’était un producteur inconnu […] il n’avait pas d’avis. Maintenant, c’est Kanye, il a des opinions. Donc on échange, on se défie l’un l’autre, ce qui est cool, mais c’est différent pour moi. Je me dis : ‘Ah, tu as grandi maintenant.’ »

Au moment de l’enregistrement de Blueprint 3Kanye West n’était déjà plus le beatmaker de l’époque de 2001. Jaÿ ici parle de lui amusé presque comme s’il regardait son propre gamin grandir. Le « climax » artistique de leur relation arrivera deux ans plus avec le très bon album commun Watch The Thrones. Dès 2016, rongé par son ego (ou maladie ? ) Ye ira même jusqu’à déclarer que Jay-Z veut le tuer. Moins drôle, en mars 2025 sur Twitter Ex Monsieur Kardashian va balancer des horreurs sur les enfants de Jay. « Nasty work » comme disent les new yorkais.

4. La retraite, ça n’a jamais été vraiment sérieux.

 « C’était comme un divorce, et puis je me suis rendu compte que je l’aimais plus que ce que je pensais et on s’est remis ensemble. C’est vraiment comme une relation de couple. »

Dix-sept ans, plusieurs albums et une résidence au Yankee Stadium plus tard, le mariage tient visiblement toujours….

5. Rupture et évolution. Le temps lui a donné raison.

 « Tout le monde s’éloigne et évolue à des rythmes différents. Tu peux être en train de mûrir et ce gars ne l’est peut-être pas — il te freine. Tu dois continuer d’avancer, ou alors il pourrait juste t’entraîner sur le canapé. »

Dans l’intro « What We Talking About » de son grand retour, il cite ses « ennemis » pour dire qu’il ne parlera pas d’eux ! Il cite Dame (son ancien partenaire), Jim Jones, The Game et Jaz-O. L’ occasion est trop belle je me devais donc de l’interroger là-dessus. Sa réponse est à son image : intelligente, drôle (quand il me glisse « je suis sûr qu’il y a des amis avec qui tu as grandi qui ne font pas ce que tu fais ici ») poétique quand il cite une phase de Heard’Em Say de Kanye mais le MC et le brooklynite en lui ne se défile pas. Il se garde toujours une option. Son récent freestyle au Roots PicNic prouve qu’il a encore le feu. En 2026, Jim Jones est toujours fâché avec Cam’ron, The Game a sorti un album transparent et son ancien partenaire Dame Dash s’est perdu….Seul Jaz-O a eu droit à un bel hommage lors du concert au Yankees Stadium.

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